alzheimer, 1

en ce qui me concerne, l’ennui dans cette affaire de vieillir, c’est la crainte de cette maladie, l’alzheimer, dont je suis à peu près sûre qu’elle m’affecte déjà, et dont je ne vois pas comment l’accueillir avec les honneurs et la dignité qui siéent à tout ce qui est humain, et qui ne participe pas de la crapulerie, avec la résilience qui va bien1 (pour le dire en termes plus contemporains). je peux me souvenir de ce que X (nom de femme écrivaine et psychanalyste)2 rapportait de Beckett à la fin de ses jours de ce qu’il se réjouissait, lui, de la perte des mots, du nettoyage de la langue, ce qui m’avait pas mal frappée et qui s’offrait comme une piste pour rendre le truc — la perte, l’oubli — plus supportable, sinon excitant : s’engager saintement dans une voie de restrictions qui de toujours me tente, faire avec ce qui reste3, et qui correspond si bien à Beckett dont il ne me semble cependant pas qu’il ait été atteint d’alzheimer, laquelle d’ailleurs ne vient pas qu’avec ça. pas qu’avec la perte des mots.

est-ce que mettre tous ces efforts à perpétuer l’utilisation des mots, pourrait faire reculer cette maladie?

ma mère était fort seule, je le suis moi-même, dis-je sans m’en plaindre mais non sans inquiétude, ma mère était fort seule, ne parlait pas à grand monde, s’ensauvageait, cela serait commun aux atteints d’Alz, ils se replient sur eux-mêmes, gênés, honteux. donc quelle pratique resterait-elle à ma portée? écrire. écrire, seule, poursuivre vaillemment ma pratique autiste de l’écriture. lire.

le hasard a récemment voulu que je tombe sur une autrice dont j’avais emprunté le livre à la bibliothèque en raison de ce qu’il était petit, qui promettait, selon la 4ème de couv, de parler de la vieillesse, que je dévorai lors d’une nuit d’insomnie, pour en être complètement bouleversée à la fin. le livre promettait une façon de bien la prendre, la vieillesse, avec la résilience qui va bien (pour reprendre mes termes), honnêtement : non. le livre ne me paraît pas bien prendre la chose. on est reconnaissant que la chose, le livre soit écrit, on a le sentiment d’une voie qui s’ouvre, mais ça n’est pas réjouissant. elle s’appelle Jane Sautière. Je me demande comment il faut prononcer ce prénom, à l’anglaise ?

« Il m’a semblé que vieillir n’était ni un naufrage, ni une performance à accomplir, mais le simple, délicat et doux refuge qu’il nous fallait construire. Une cathédrale de brindilles, ouvrage commun d’un « nous » qui nous tienne ensemble, parfaitement inclusif, hommes et femmes, attaché·e·s à cette œuvre ultime. Ici, pas de bilan, rien d’une vie n’est compté, pas même le temps, et la mélancolie elle-même finit par être suave. » J. S.

voilà donc quels sont les termes de la 4ème de couv de ce magnifique livre, Tout ce qui nous était à venir. c’est un beau projet.

Jane Sautière — dont je venais juste de fermer un autre livre, sur sa vie de travail dans les prisons, aussi délicieusement court que celui-ci) — , nous dit aussi comment elle a connu le nous, comment elle connaît et pratique le nous. j’en viens à avouer que mon nous à moi tient à 3 personnes.

faire face à l’alzheimer. à la vieillesse. mettre deux, trois trucs en oeuvre pour retrouver du nous.

vieillir est un projet en soi. moi qui n’en n’ai jamais mené aucun à bien.

retour à l’alzheimer et ça sera tout pour aujourd’hui : est-ce que tout s’en va à cause de la perte des mots ? faut-il distinguer la perte des souvenirs de la perte des mots? sont-ce deux phénomènes différents.

est-ce que je fais bien d’avoir des phrases aussi longues.

pour la suite :
. retrouver et recopier ici quelques extraits du texte de C. Millot sur Samuel Beckett
. parler du régime que j’ai fait pour combattre l’alzheimer
. donner quelques extraits de Jane Sautière

Miss Alz Heimer, 62 ans (si je ne me trompe).

  1. qui va bien : adaptée, idoine, appropriée, qui convient. ↩︎
  2. cherchons son nom. je vois son visage. elle a été l’amante de Lacan, elle a beaucoup écrit autour de l’expérience mystique. son nom, son nom, Catherine. c’est bien possible. maintenant reste à savoir si c’est Millet ou Millot. je penche pour Millet Millot, ce srait la dame d’Art Press. ↩︎
  3. faire de l’assemblage de restes ↩︎

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