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  • A propos de cette histoire de revue

    scan d'un fanzine. double page : papier orange pour la page de gauche, vert clair pour celle de droite. Recadrage d'une photo de Malevitch sur son lit de mort, devant ses peintures et sous son carré noir. L'image est imprimée en noir sur les pages de couleur.

    J’ai 44 ans, j’en aurai 45 cette année, en 2026. Je suis entré comme étudiant aux Beaux-Arts de Paris vers 2003. J’en suis sorti diplômé (laborieusement) en 2007. Jamais eu d’échange avec mon ancien prof, depuis cette date, d’un commun accord tacite, que ce soit d’un désintérêt réciproque ou d’une crispation mutuelle. Un peu des deux, je ne sais pas exactement et ça ne m’a jamais semblé suffisamment important pour creuser la question jusqu’à aujourd’hui. Ça n’a pas été une souffrance, plutôt le constat d’une incompatibilité dont je me considère équitablement coresponsable. Et puis les gens sont complexes, les situations sont complexes, les relations sont parfois contingentes de facteurs multiples et qui disparaissent avec le temps, ce qui rend toute lecture rétrospective forcément lacunaire.

    Ces jours-ci, je reçois donc cette invitation à contribuer « librement » à une revue qu’il dirige. Je retrouve dans ses messages le ton caractéristique de son discours, que j’avais oublié, habité sincèrement (je crois) par de grands enjeux politiques et éthiques, mais aussi très performatif dans ses intitulés lyriques, les patronages revendiqués (Durutti, etc.) et la radicalité qu’il prétend convoyer. Plutôt que sa supposée radicalité, ce que je lis dans quelques commentaires sur Instagram au sujet de la revue (c’est lui qui m’a forwardé le lien), c’est que c’est « une belle revue » (entendre : c’est joli).

    Il travaille sur sur la publication avec un artiste passé par plusieurs des canaux institutionnels de soutien de l’art contemporain (prix, bourse, financements publics prestigieux). Je ne le connais pas, mais ces validations officielles (notamment des dispositifs macronistes), mentionnées sur son CV comme on porte des médailles, me crispent. J’ai perdu la plus grande part de mon enthousiasme pour l’art contemporain au contact d’individu.e.s tellement investi.e.s dans leurs carrières que la nature de leur activité se résumait précisément à leurs carrières. Sûrement que ça n’est pas son cas, que son travail fait l’unanimité parce que tout le monde le trouve formidable. Mais ce serait aussi un problème, il me semble.

    Évidemment, je mesure à quel point ma posture et mon discours sont des lieux communs, faciles et même fainéants. Je mesure aussi à quel point ils sont probablement contraints par mon propre parcours (n’ai-je pas fait carrière parce que je ne voulais pas me compromettre ou bien parce que je n’étais pas capable d’en faire une ?). « Tellement facile de taper sur ceux qui réussissent », « aigreur », ou quelque chose de cet ordre. Il y aurait tellement de choses à dire à ce sujet que je ne saurais pas par quoi commencer. A la fois au sujet des biais de ma propre perspective, et de la réalité (vérifiable et avérée) de tout ce qui me pose problème socialement, éthiquement, politiquement.

    Le fait est que l’idée un peu floue, un peu tiède, un peu naïve et que semblent entretenir certains artistes (et j’ai l’impression qu’elle anime la revue de mon ancien prof), celle qui induit qu’ils et elles participent tous d’une « grande conversation transversale », qu’ils « pensent collectivement le monde », qu’ils « accompagnent des récits singuliers », tout ça ne pourrait pas être plus loin de ce que je connais de la réalité prosaïque d’un milieu vain.

    Adeline me raconte dans le détail les jeux de pouvoir épuisants dont elle est témoin dans le microcosme des centres d’art, les conflits et les alliances d’ambitieux.ses, et surtout les souffrances de celles et ceux qui travaillent sous la direction des ambitieux.ses en question (qui deviennent alors dangereux.ses, voir par exemple ici). Lorsque je le vois (rarement), Franck en remet une couche sur la médiocrité générale. Mais il y trouve son compte, j’imagine. En tout cas, Adeline et lui restent capables de s’emballer pour le travail d’un.e artiste qui apparaît dans ces contextes, alors que moi, plus tellement.

    J’essaie de rassembler ces idées, mais ça reste très confus. Je m’en rends compte en me relisant. Ce qu’il y a, au départ, c’est cette invitation inattendue. Est-ce que ça me fait plaisir ? Pas particulièrement. Ça ne me fâche pas non plus. Ça me crispe un peu et ça me fait réfléchir. Je regarde les sommaires des deux numéros précédents et il y a tous les anciens étudiants de mon prof, dont d’autres personnes à qui je ne parle plus, ou bien Élise, qui a choisi de ne plus me parler depuis des années. Qu’est ce que j’ai à voir avec ça ? Mais alors pourquoi est-ce que je n’ai pas vraiment envie de dire non ?

    Je regarde le site internet de l’artiste avec qui il bosse. Sur sa page d’accueil, il renvoie vers un portfolio hébergé par Google, et aussi vers sa page Instagram. D’ailleurs il écrit « IG », et non pas « Instagram ». Par pudeur je suppose ? Parce que ça serait un peu dégueulasse d’écrire en énorme « Instagram » sur de belles images d’archives familiales ou historiques ou des photos d’installations ? Pourtant le mail d’invitation de mon ancien prof parle de « la gravité » des changements « structurels » dus à l’IA. Utiliser Instagram pour combattre l’IA ? Je sais que je suis mesquin et que je cherche à pointer toutes les contradictions que je repère. Je devrais être plus clair avec ce que je veux.

    Pourquoi est-ce que j’ai (déjà) commencé à réfléchir à une séquence de six pages ? A des collages dans l’esprit de ce que j’ai fait pour une pochette de disque pour Hicham, avec des hameçons de pêche scannés ? Ou bien à rejouer un truc que Paul Thek avait fait vers 1970, avec des photos de livres et de photos glissées dans d’autres livres, ou dans des journaux ? Un truc qu’on avait déjà un peu piqué avec Nazi Knife, ou qu’on avait adapté.

    screencap d'un collage digital en cours de réalisation sur photoshop. Il y a un masque couvert de pétales roses et au premier plan des outils de pêche difficiles à identifier. L'image est très agrandie.

    Je voulais essayer de faire un lien entre ces crispations (les miennes) et mon sujet de thèse. Expliquer pourquoi je m’intéresse à des fanzines d’images réalisés par des autodidactes, ou des graphistes, des poètes, des gens qui sont à la marge de l’art contemporain et pas dedans. J’ai fini mon chapitre sur Gabor Kao. Je dois relire celui sur Au Sec!, une revue animée notamment par Toffe. Je l’ai rencontré à son atelier à Paris, pour une interview. J’ai trouvé la rencontre un peu bizarre, pas désagréable, souvent intéressante. Il est très bavard. Mais moi aussi, donc je ne lui jette pas la pierre. J’ai compris seulement après une heure ou deux qu’il était l’ancien compagnon de Sylvie Boulanger, une autre directrice d’un centre d’art contemporain accusée de créer des souffrances au travail. On n’en sort donc pas vraiment.

    screencap d'une photo d'une maquette en bois d'un cercueil. L'objet ressemble à une sculpture suprématiste, peint en noir et blanc.
  • alzheimer, 1

    alzheimer, 1

    en ce qui me concerne, l’ennui dans cette affaire de vieillir, c’est la crainte de cette maladie, l’alzheimer, dont je suis à peu près sûre qu’elle m’affecte déjà, et dont je ne vois pas comment l’accueillir avec les honneurs et la dignité qui siéent à tout ce qui est humain, et qui ne participe pas de la crapulerie, avec la résilience qui va bien1 (pour le dire en termes plus contemporains). je peux me souvenir de ce que X (nom de femme écrivaine et psychanalyste)2 rapportait de Beckett à la fin de ses jours de ce qu’il se réjouissait, lui, de la perte des mots, du nettoyage de la langue, ce qui m’avait pas mal frappée et qui s’offrait comme une piste pour rendre le truc — la perte, l’oubli — plus supportable, sinon excitant : s’engager saintement dans une voie de restrictions qui de toujours me tente, faire avec ce qui reste3, et qui correspond si bien à Beckett dont il ne me semble cependant pas qu’il ait été atteint d’alzheimer, laquelle d’ailleurs ne vient pas qu’avec ça. pas qu’avec la perte des mots.

    est-ce que mettre tous ces efforts à perpétuer l’utilisation des mots, pourrait faire reculer cette maladie?

    ma mère était fort seule, je le suis moi-même, dis-je sans m’en plaindre mais non sans inquiétude, ma mère était fort seule, ne parlait pas à grand monde, s’ensauvageait, cela serait commun aux atteints d’Alz, ils se replient sur eux-mêmes, gênés, honteux. donc quelle pratique resterait-elle à ma portée? écrire. écrire, seule, poursuivre vaillemment ma pratique autiste de l’écriture. lire.

    le hasard a récemment voulu que je tombe sur une autrice dont j’avais emprunté le livre à la bibliothèque en raison de ce qu’il était petit, qui promettait, selon la 4ème de couv, de parler de la vieillesse, que je dévorai lors d’une nuit d’insomnie, pour en être complètement bouleversée à la fin. le livre promettait une façon de bien la prendre, la vieillesse, avec la résilience qui va bien (pour reprendre mes termes), honnêtement : non. le livre ne me paraît pas bien prendre la chose. on est reconnaissant que la chose, le livre soit écrit, on a le sentiment d’une voie qui s’ouvre, mais ça n’est pas réjouissant. elle s’appelle Jane Sautière. Je me demande comment il faut prononcer ce prénom, à l’anglaise ?

    « Il m’a semblé que vieillir n’était ni un naufrage, ni une performance à accomplir, mais le simple, délicat et doux refuge qu’il nous fallait construire. Une cathédrale de brindilles, ouvrage commun d’un « nous » qui nous tienne ensemble, parfaitement inclusif, hommes et femmes, attaché·e·s à cette œuvre ultime. Ici, pas de bilan, rien d’une vie n’est compté, pas même le temps, et la mélancolie elle-même finit par être suave. » J. S.

    voilà donc quels sont les termes de la 4ème de couv de ce magnifique livre, Tout ce qui nous était à venir. c’est un beau projet.

    Jane Sautière — dont je venais juste de fermer un autre livre, sur sa vie de travail dans les prisons, aussi délicieusement court que celui-ci) — , nous dit aussi comment elle a connu le nous, comment elle connaît et pratique le nous. j’en viens à avouer que mon nous à moi tient à 3 personnes.

    faire face à l’alzheimer. à la vieillesse. mettre deux, trois trucs en oeuvre pour retrouver du nous.

    vieillir est un projet en soi. moi qui n’en n’ai jamais mené aucun à bien.

    retour à l’alzheimer et ça sera tout pour aujourd’hui : est-ce que tout s’en va à cause de la perte des mots ? faut-il distinguer la perte des souvenirs de la perte des mots? sont-ce deux phénomènes différents.

    est-ce que je fais bien d’avoir des phrases aussi longues.

    pour la suite :
    . retrouver et recopier ici quelques extraits du texte de C. Millot sur Samuel Beckett
    . parler du régime que j’ai fait pour combattre l’alzheimer
    . donner quelques extraits de Jane Sautière

    Miss Alz Heimer, 62 ans (si je ne me trompe).

    1. qui va bien : adaptée, idoine, appropriée, qui convient. ↩︎
    2. cherchons son nom. je vois son visage. elle a été l’amante de Lacan, elle a beaucoup écrit autour de l’expérience mystique. son nom, son nom, Catherine. c’est bien possible. maintenant reste à savoir si c’est Millet ou Millot. je penche pour Millet Millot, ce srait la dame d’Art Press. ↩︎
    3. faire de l’assemblage de restes ↩︎
  • Mars la Verte

    La semaine dernière, beaucoup d’idées et l’envie de les écrire quelque part. Ce week-end, tout ça s’est un peu évaporé.
    Peut-être que c’est le résultat de la fatigue. On a été réveillés à 1h du matin par des cris de singes (plus exactement des cris d’humains qui imitent des cris de singes) et des chocs de cannettes sous nos fenêtres. Difficile ensuite de se rendormir. Vague playlist de house de merde tonitruante au bar d’à coté, brouhaha généré par la vingtaine de personnes en terrasse. Vieillir, pour moi, se traduit surtout par le désir d’apprendre à se servir d’une arme à feu depuis ma fenêtre. Et bien sûr le corps, etc.

    Essayé de lire quelques pages de Mars la Verte sur la liseuse avant de se coucher, sans grand succès. Les chapitres entre les pages 500 et 600, environ, concernent Maya. J’ai dû aller sur Wikipédia pour me souvenir exactement de qui il s’agissait. C’est compliqué de se la représenter, un personnage qui a >120 ans, dont le corps et le visage ont vieilli, mais pas la colère. Elle veut que Mars devienne indépendante de la Terre. Elle se rase la tête et effraie beaucoup de monde. C’est une scientifique d’origine russe mais elle vit sur Mars depuis des décennies.
    Je préfère Nadia, qui est un autre personnage russe, arrivée en même temps que Maya. C’est elle qui conçoit/construit les premiers habitats humains sur Mars, en bambou.

    Mes parents sont partis tout à l’heure. Ils étaient là pour le week-end. Je me rends compte que je mets de la musique tout le temps pendant les repas, pendant les discussion. J’essaie de mettre des trucs qui les fassent réagir, sans les emmerder non plus, comme si j’avais 15 ans et que je voulais les impressionner. Mais j’en ai 44.