
J’ai été amenée à me ré-intéresser au personnage de Sonia dans Crimes et châtiments Crime et châtiment. A cause d’un court texte écrit il y a peu et que j’ai, pour la première fois — avant-hier —, édité sous forme de petite brochure, leaflet, chapbook… Enfin, je n’en n’ai jamais fait qu’une seule impression, une épreuve, mais ça m’a amenée à commencer à apprendre Affinity Publisher, ce que je voulais faire depuis longtemps. Je dois encore me relire. Et renoncer ou pas à une illustration. Dans cet écrit, je me souviens que j’ai lu Crime et châtiments très jeune, peut-être déjà à 11 ans.
Préambule — Je donne ici la scène, qui n’est pas centrale du texte, mais qui le devient en ce moment pour moi, que j’avais déjà écrite auparavant, il y a un an ou 2, de la façon suivante :
“Nous avons avancé trop vite. Enfant, elle songe à devenir écrivain. Elle pense que ce n’est pas pour tout de suite. Elle aime écrire mais n’écrit pas. Un jour, elle s’écrit. Souvenir-écran : elle s’est par voie postale envoyé une lettre sous un autre nom et son père qui trouve l’enveloppe la lui donne en riant, éperdument. Hall d’entrée. Ils sont debout devant la porte, la porte d’entrée vitrée à grille ouvragée, la grille noire en fer-forgé, qui laisse entrer la lumière, la lumière qui tombe sur le marbre blanc, qui tombe sur le paillasson à leurs pieds, où ses yeux tombent aussi, ils sont debout devant la boîte aux lettres, elle relève les yeux, tend la main vers lui. Elle ne comprend pas son rire, qui se déverse, du haut de sa haute taille, pas plus qu’elle n’aurait pu expliquer son acte. Elle s’était adressée une lettre en se nommant d’un nom qui n’était pas le sien : Sonia. Elle prend la lettre de la main de son père.”
Dans l’écrit récent, cette scène est reprise en une seule phrase, et je me souviens alors que j’avais lu Dostoïevski, auteur préféré de ma mère, que j’avais lu Crime et châtiment, et je cherche à me souvenir de qui est Sonia. Et dans cette Sonia que je redécouvre… c’est comme tout un univers de moi, de ma mère, du lien secret à ma mère qui refait surface…
Fin du petit préambule.
Ce que je veux dire…. Comme d’habitude, je ne le sais pas…
Comment éviter de toujours privilégier, quand on est dans une situation conflictuelle ou potentiellement conflictuelle, l’attitude par laquelle on s’exclut, on s’exclura. Où il semble que l’on intègre, voire même que l’on aille bras ouvert au devant de l’exclusion par l’autre. Comment résister à croire au rejet de sa personne. Même quand ce rejet existe et s’exprime, mais dont il est important de voir qu’il agit en miroir, qu’il agit possiblement en miroir
de son propre rejet de l’autre, rejet qui vient en réaction, en refus, en défense — face au rejet que l’on craint chez l’autre.
“— je te rejette parce que tu me rejettes. — non, c’est toi. — non toi, toi d’abord.”
alors que ce rejet que l’on ressent massivement n’est qu’une part de son sentiment pour l’autre (de son goût, de son désir, de son amour, de sa curiosité, etc. — ça peut être tellement de choses) pour lui.
Je ne suis pas sûre que l’ambivalence règne dans tous les coeurs, mais je crois pourvoir affirmer que l’ambivalence que l’on supporte aisément chez soi, nous est le plus souvent incompréhensible chez l’autre.
Je ne parle peut-être qu’en personne particulièrement susceptible. Et ma susceptibilité, je le crains, n’est pas loin de refléter une sorte de besoin d’être rejetée. Le rejet que l’on pressent (parfois à tort) chez l’autre n’étant d’abord que le reflet du rejet où l’on est de soi. Que le reflet du rejet où je suis de moi.
(lorsque je me vois céder à la susceptibilité : je suis subitement plongée tête baissée / pieds joints dans le rond de l’indignation un puits de lumière noire où je tombe où je chute dont ne je peux ressortir toutes parois lisses et visqueuses et je suffoque.)
Je ne suis pas du tout sûre que je rejoigne disant cela aucunement ce dont je voulais tenter de parler.
Il y a une part de soi dont on sait qu’elle appartient à l’exclusion, sur laquelle on ne veut rien céder, où l’on est pourtant rejeté à soi-même. Mais que l’on défend par dessus tout. Le rejet est recherché parce qu’il parce qu’il dit la vérité de cet attachement où on est à sa propre différence, parce qu’il la fait exister, la met en scène, l’amène à la représentation.
(Représentation aveuglante.)
A une époque où la moindre différence est perçue comme menaçante. (Où la moindre opinion, parole dite par l’autre est considérée comme menaçante, excluante. ) Et où le désir est grand de se fondre dans la masse, dans une masse, ou une sous-masse, rassemblée autour d’une différence ramenée à l’uniformisation, la banalité, le commun. Alors qu’aucune différence n’est toute, qu’il n’y a pas tellement lieu de s’y identifier de façon définitive — qu’elle est précieuse, multiple, insaisissable, terrifiante — et qu’il convient de respecter, de tenir compte de sa part irréductible, nulle part assimilable. (Qui est la part susdite par où, au nom de laquelle, je manigance en vue de mon propre rejet.)
Il n’est rien à quoi l’on doive s’assimiler, pas même rien.
Aussi : comment sortir d’une position de jugement.
Ce que je veux dire…. Comme d’habitude, je ne le sais pas… Et je n’y arrive pas.
Comme si ce dont je voulais parler ne pouvait concerner que moi. Comme si, je ne pourrais parler qu’en mon nom, qu’au nom de mon expérience (de quelques scènes, données inaugurales, presque toutes dues au hasard).
Il y a chez moi la grande tentation du grand pardon. De la grande compréhension.
C’est Sonia qui réveille ça encore en moi, qui réanime.
Nous ne sommes pas toutes destinées à être des Sonia.
Mais, par rapport à ma mère, qui lui ressemble, elle, tellement — je sens bien qu’il y a en moi quelque chose de fondamentalement Sonia.
Il faudrait relire Sonia. Débusquer ses motivations, ses motifs secrets.
La tentation de la sainteté…. Simone Weil… La tentation, à dénoncer, du sacrifice. A dénoncer, j’en suis sûre.
*

— J’ai dit, en partant, que, peut-être, je te disais adieu pour toujours, et que, si je venais aujourd’hui, je te dirais… qui a tué Lizaveta.
Elle se mit soudain à trembler de tout son corps.
— Eh bien voilà, je suis venu te le dire.
— Alors, vous, c’était vrai hier… chuchota-t-elle avec difficulté, comment est-ce que vous le savez ? demanda-t-elle très vite, comme si, soudain, elle reprenait ses esprits.
Sonia commençait à respirer avec difficulté. Son visage devenait de plus en plus pâle.
— Je le sais.
Elle se tut une petite minute.
— On l’a trouvé, lui ? demanda-t-elle timidement.
— Non, on ne l’a pas trouvé.
— Alors, comment vous pouvez le savoir, ça ? redemanda-t-elle, d’une voix à peine audible, et après presque une autre minute de silence.
Il se tourna vers elle, et il la regarda, très fixement, le plus fixement qu’il pouvait.
— Devine, dit-il, reprenant son sourire déformé et sans force.
Ce fut comme une convulsion qui parcourut tout le corps de Sonia.
— Mais vous… me… pourquoi vous me faites peur… comme ça ? murmura-t-elle, souriant comme une enfant.
— C’est donc que, avec lui, je suis très ami… si je sais, poursuivait Raskolnikov, continuant de fixer son visage avec la même intensité, comme s’il n’avait plus la force, maintenant, de détourner les yeux, cette Lizaveta, il… il ne voulait pas la tuer… Elle… il l’a tuée par hasard… Il voulait tuer la vieille… quand elle était seule… il est venu… Lizaveta qui est entrée… Et là… elle aussi, il l’a tuée.
Une nouvelle minute effrayante se passa. Ils se fixaient toujours.
— Alors, tu ne devines pas ? demanda-t-il soudain, avec la sensation de se jeter du haut d’un clocher.
— N-non, chuchota Sonia, d’une voix presque blanche.
— Regarde bien.
Et, à peine avait-il dit ces mots, qu’une nouvelle fois, une sensation connue, déjà vécue, lui glaça soudain toute l’âme : il la regardait et, soudain, sur son visage, ce fut comme s’il voyait le visage de Lizaveta. Il revoyait, claire comme le jour, l’expression du visage de Lizaveta quand il s’approchait d’elle avec la hache, et qu’elle, elle reculait vers le mur, le bras en avant, avec une peur complètement enfantine sur le visage, exactement comme les petits enfants, quand, soudain, ils commencent à avoir peur de quelque chose, ils fixent d’un regard immobile et inquiet l’objet qui leur fait peur, ils reculent et, leur petit bras tendu en avant, ils sont prêts à pleurer. C’était presque la même chose qui venait d’arriver à Sonia : elle le regarda un certain temps avec la même impuissance, la même peur, puis, soudain, tendant le bras gauche, elle appuya ses doigts sur sa poitrine, mais à peine, pour ainsi dire en l’effleurant, et se mit à se lever lentement du lit, en s’écartant de plus en plus, et le regard qu’elle portait sur lui se figeait de plus en plus. La terreur qu’elle éprouvait se communiqua soudain à lui : comme si une terreur exactement semblable s’exprimait sur son visage, comme s’il la regardait exactement comme elle et, presque avec le même sourire d’enfant.
— Tu as deviné ? chuchota-t-il enfin.
— Mon Dieu ! Ce fut un cri terrible qui s’arracha de sa poitrine. Elle retomba, sans force, sur le lit, le visage sur l’oreiller. Mais, une seconde plus tard, très vite, elle se releva, s’approcha de lui très vite, lui saisit les deux mains et, en les serrant très fort, comme dans un étau, entre ses doigts fins, elle se remit, immobile, comme collée sur place, à regarder son visage. Avec ce regard ultime, désespéré, elle essayait de se trouver, d’attraper un quelconque ultime espoir. Mais il n’y avait pas d’espoir ; il ne restait plus aucun doute ; tout était ça ! Même plus tard, par la suite, quand elle se souvenait de cette minute, cela lui semblait bizarre, très étrange : pourquoi était-ce précisément tout de suite qu’elle avait vu qu’il n’y avait aucun espoir ? Parce qu’elle ne pouvait pas dire, par exemple, qu’elle avait comme un pressentiment de ce genre-là. Et pourtant, à présent, à peine le lui avait-il dit, il lui sembla que, réellement, c’était comme si c’était bien ça qu’elle pressentait.
— Assez, Sonia, arrête ! Ne me torture pas ! lui demanda-t-il d’une voix pleine de souffrance.
Il ne pensait pas du tout, mais du tout le lui dire comme ça, mais c’était comme ça que c’était venu.
Comme inconsciente, elle bondit et, se tordant les bras, elle arriva jusqu’au milieu de la chambre ; mais elle revint très vite et se rassit auprès de lui, son épaule touchant presque la sienne. Soudain, comme transpercée, elle tressaillit, poussa un cri et se jeta, sans trop elle-même savoir pourquoi, à genoux devant lui.
— Oh, qu’est-ce que vous vous êtes fait, qu’est-ce que vous vous êtes fait ! murmura-t-elle, désespérée et, se redressant d’un bond, elle se jeta à son cou, le prit dans ses bras et le serra contre elle de toutes ses forces.
Raskolnikov eut un recul et la regarda avec un sourire triste :
— Tu es étrange, toi, Sonia – tu me prends dans tes bras, tu m’embrasses quand je viens de te dire ça. Tu n’as pas toute ta tête.
— Il n’y a personne, personne de plus malheureux au monde que toi maintenant ! s’exclama-t-elle, comme dans un état second, sans entendre sa remarque et, soudain, elle se mit à pleurer, en sanglots, comme prise d’une crise de nerfs.
Un sentiment qu’il ne connaissait plus depuis longtemps jaillit comme une vague dans son âme et l’adoucit d’un seul coup. Il ne lui résista pas : deux larmes se formèrent sur ses yeux et se figèrent sur ses cils.
— Alors, tu ne me laisseras pas, Sonia ? dit-il, en la regardant presque avec espoir.
— Non, non, jamais et nulle part ! s’écria Sonia, je te suivrai partout, j’irai partout ! Oh mon Dieu !… Oh, comme je suis malheureuse !… Et pourquoi, pourquoi je ne t’ai pas connu avant ? Pourquoi tu n’es pas venu avant ? Oh, mon Dieu.
— Voilà, je suis venu.
— Maintenant ! Mais, maintenant, que faire !… Ensemble, ensemble ! répétait-elle, comme inconsciente (et, de nouveau, elle l’enserrait), je te suivrai au bagne ! Soudain, il eut un soubresaut, et son sourire de tout à l’heure, son sourire détestable, presque hautain, s’imprima de tout son poids sur ses lèvres.
— Mais, Sonia, moi, le bagne, je n’ai pas encore envie, peut-être, d’y aller, dit-il.
Sonia le regarda très vite.
Après la première compassion, passionnée, torturante, envers le malheureux, l’idée effrayante du meurtre la saisit à nouveau. Dans ce ton transformé de ses paroles, elle venait soudain d’entendre l’assassin. Elle le regardait sidérée. Elle ne savait encore rien, ni pourquoi, ni comment, ni au nom de quoi. A présent, toutes ces questions jaillirent d’un coup dans sa conscience. Et, de nouveau, elle fut incapable d’y croire : “Lui, lui, un assassin ! Mais est-ce possible ?”

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